le jardin des ames

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revue: Jean-Paul Fargier

Rachel Rosalen métamorphose un Jardin des Morts en Jardin d’amour. Miracle de l’interactivité. En entrant dans son installation, en vous prêtant à son jeu, en obéissant à son programme, vous devenez un saint doué pour un instant du pouvoir de résurrection. Lazare, lève-toi et marche, lançait Jésus. Images, sortez du tombeau, ordonnez-vous du bout du… pied. Et ça marche.

A première vue, la pièce sombre où vous êtes invité à pénétrer n’a rien d’un jardin. C’est un cube de silence. Le sol, d’une blancheur sublime, s’amollit sous vos pas. Du sable ? Non, du sel. Ses cristaux scintillent doucement à la lueur, faible, des deux grands images qui occupent presque entièrement deux des faces du cube. Vous identifiez, sur ces images, un cimetière japonais. Au milieu des tombes, une jeune femme en robe blanche, s’incline en serrant dans ses mains un énorme objet ovoïde, blanchâtre. D’autres objets identiques peuplent les allées du Repos. Pétrifié par l’étrangeté du lieu, par l’énigme du spectacle, vous n’osez pas bouger.

C’est alors que quelqu’un d’autre entre dans la pièce, un visiteur de plus. Il traverse votre champ visuel et va se poster à quelques mètres de vous. Une des deux images se met à bouger. La jeune femme s’agenouille et fait glisser dans son dos l’œuf qu’elle tenait sur son giron. Ce mouvement accompli, l’image se fige. Vous faites un pas en arrière pour contourner votre co-locataire du lieu. L’autre image s’anime : la silhouette blanche se faufile entre les tombes. Alors vous comprenez – on vous a déjà fait ce coup – que l’œuvre est interactive, d’ailleurs c’était marqué à l’entrée. Vous vous mettez à chercher les capteurs, les boutons déclencheurs, cachés sous le tapis scintillant. Votre voisin, qui lui non plus n’est pas tombé de la dernière pluie, se décide à jouer de même à ce colin-maillard des chaussures. Allez, chacun son tour. Avec complicité vous vous renvoyez les images, comme on se renvoie la balle sur un terrain de tennis. C’est un festival de coups (smash, lift, passing shot) bien envoyés. Les images s’enchaînent. Les actions sur les deux écrans alternent : toujours des gestes (élévation, déposition, transportation) avec ces œufs.

Hola ! que se passe-t-il ? Tout un groupe (des scolaires) pénètre dans la salle de jeu. Ils piétinent sans comprendre le tapis blanc, rient un peu et s’éclipsent. Ils étaient trop nombreux, ils ont bloqué le système. Les capteurs activés tous en même temps se sont déclarés en panne.
C’est le problème des installations interactives. Au-delà d’un nombre X de participants, la machine ne répond plus. Il faudrait limiter les accès. La chance vous sourit : l’autre visiteur s’en va. Vous voici à nouveau seul avec la belle. Et sa ribambelle d’images proposées à vos pulsions tactiles. Vous pianoter des deux pieds, de moins en moins à l’aveugle, le dispositif. Vous enchaînez les notes, déchaînez les actions. Compositeur ou presque.

Et vous commencez à interpréter le spectacle dont vous faites partie.
Le lieu est un cimetière. Où reposent ceux qui ne sont plus. Les œufs sont des images. Enfermées dans des urnes. Images mortes mais pas pour toujours. Quelqu’un peut leur redonner vie et ce quelqu’un c’est vous, spectateur. De même que le visiteur d’un cimetière ranime par sa pensée les morts qu’il vient saluer, de même le spectateur actif participe à une opération de… résurrection. Qui suis-je ? Le Christ ou presque.

Il s’agit bien ici du lien fort que toute image entretient avec le désir de survie. Godard en a fait un chapitre de ses Histoire(s) du Cinéma. Il égraine à plusieurs reprises les mots de cette affirmation : la résurrection viendra avec les images – l’image viendra au temps de la résurrection – oh temps… Ce n’est pas seulement une citation tronquée de Saint Paul (Rachel Rosalen vient de Sao Paolo, coïncidence, mais ça n’a rien à voir), c’est l’application d’une pensée maîtresse de Malraux, explicitée dans Le Musée Imaginaire.

« Les œuvres ressuscitées, ne sont pas nécessairement immortelles. Le chef-d’oeuvre ne maintient pas un monologue souverain, il impose l’intermittent et invincible dialogue des résurrections. » Phrase pénétrante, que Godard a beaucoup méditée. (1)

Où je vois une clé possible du Jardin d’Amour de Rachel Rosalen. Selon Malraux, toute reproduction d’œuvres d’art sous forme de photos ou de films (c’est le sujet même du Musée imaginaire, musée d’images, d’œuvres réincarnées dans des images) introduit ces oeuvres, surtout s’il s’agit de chefs d’œuvre, dans un concert sans fin (intermittent mais invincible). L’image terrasse la mort. Mais comment et jusqu’à quel point ? Ce phénomène qu’il a été le premier à décrire, Malraux se contente de le constater, mais avec quel souffle !

Voici . « L’immense dérive des nuages qui emporte les civilisations vers la mort, et qui effaça tour à tour les Astres de Chaldée et l’étoile des Bergers, semble aujourd’hui passer en vain sur la première constellations des images. A toutes les œuvres d’art qu’il élit le Musée Imaginaire apporte, sinon l’éternité que leur demandaient les sculpteurs de Sumer ou de Babylone, sinon l’immortalité que leur demandaient Phidias et Michel-Ange, du moins une énigmatique délivrance du temps. »

Enigmatique délivrance du temps… Cela même que nous éprouvons en nous enivrant des effets de notre pouvoir magique dans le Jardin de Rachel Rosalen. Sauf qu’il ne s’agit pas, ici, de réactiver seulement le principe salvateur des images d’oeuvres d’art (comme le théorise Malraux, comme l’accomplit Godard) mais de toute image, en tenant compte que, de l’époque pensée par Malraux à celle que nous vivons, nous avons changé d’ère (2). La reproduction du réel (dont les œuvres d’art font partie) et la circulation des images (du réel et donc des œuvres) sont entrées dans l’âge du Direct (direct tivi, direct internet). Ce dont Godard manifeste une conscience aiguë depuis toujours mais encore plus dans ses Histoire(s) du Cinéma : il les a tournées en vidéo, pour des chaînes de télévision, en se mettant en scène dans une posture de commandeur de l’Immédiateté, ordonnant aux citations de films, de tableaux, de livres de paraître, et de com-paraître (moins au sens judiciaire qu’orchestral), aussitôt qu’énoncées ou frappées sur un clavier leurs titres. Client sans limite des Banques de données, le JLG, même s’il vitupère à satiété Ordinateurs et Télés. Plus sereine, l’installation de Rachel Rosalen se donne comme une démonstration irrésistible de la force – vitale – de la Télévision comme d’Internet. Elle ne refait pas le Musée Imaginaire, elle nous plonge dans les arcanes de son programme : la Simultanéité. Ce ne sont pas les applications qui l’intéresse mais sa logique. Œuvre théorique donc, désarticulant les causes des prodiges de l’Image au stade actuel. En avançant un pied sur le sol du Jardin d’amour, nous pénétrons dans un logiciel. Caméra, Réel, Reproduction, Stockage, Diffusion : tous les acteurs du miracle permanent sont au rendez-vous.
Y a-t-il une caméra dans la salle ? Il y en a des centaines : autant que de visiteurs. Chaque mouvement activé sur l’un des écrans est le résultat d’un filmage dont nous sommes les auteurs. Avec nos pieds, nous ne votons pas pour tel ou tel moment d’un réel stocké, nous le fabriquons. C’est du réel qui surgit de notre action et simultanément sa mise en image. Tout se passe en Direct. Une image, normalement, tue le réel, le désigne comme passé, trépassé. Avec le Direct, ressuscite immédiatement ce qui bascule dans la mort. Le temps est aboli.

Oh temps ! L’espace devient un océan d’éternité.

Un jardin d’amour ? De « a » – plus exactement. Quel genre de fleurs sont ces « a » ?

Des fleurs de mon désir (bonjour Almodovar). La force d’attraction de ce que propose Rachel Rosalen en son Jardin d’amour ne tient pas seulement à l’efficacité de sa simulation subtile, machine à explorer le Temps Réel de nos Images : elle s’enracine au plus profond de ce qui meut nos désirs. L’image est l’objet petit a du Monde que nous voulons posséder. Pulsion sans fin recommencée de la fusion illusoire.

L’image n’est pas le Réel. Même quand ce Réel est par elle créé. Embrasser ce a c’est étreindre le néant. Expérience fondamentale de l’Etre.

Etre tenu au dessus du vide (et maintenu en vie) par le crochet du néant, cela s’appelle l’aurore pour certains, pour d’autres l’âme, l’amour, l’art, etc. La résurrection des images est la vérité de toute résurrection.

Notes
1. Méditations sur lesquelles j’ai glosé dans un article (L’art sans faute) publié parCentre Culturel Français de Turin, en 1990, à l’occasion d’une rétrospective Godard.
2. Voir mon texte Tamtam dans la cathédrale dans le n° 16 (avril 2006) de la revue MédiaMorphoses, publiée par l’INA.